Edouard Louis, "Histoire de la violence" roman

Publié le par Chantal Vieuille, éditrice

Edouard Louis, "Histoire de la violence"  roman

En 2014, ce garçon qui n'aime que les garçons avait publié son premier roman : Pour en finir avec Eddy Bellegueule. Une oeuvre lue en une nuit, qui ne laisse pas indifférent le lecteur/lectrice. Il y a, dans ce premier roman quelques signes qui laissent présager que l'auteur va récidiver.

En janvier 2015, paraît Histoire de la violence, un second roman lu aussi en une nuit. Cette fois, cela est certain, il se passe quelque chose. Ce quelque chose est d'ordre littéraire. Rien à voir avec des mouvements, finalement snobs et vides, comme le Nouveau Roman ou l'autofiction française. On assiste à une ré-interprétation du roman. C'est quoi, un roman ? ... Il se passe quelque chose de singulier dans l'écriture, dans la construction narrative, dans l'invention du personnage principal, dans la mise en scène de la scène initiale servant de prétexte à l'écriture du roman.

De cette nuit de Noël, le narrateur, retour d'un dîner entre garçons, la Place de la République traversée à grands pas pour rentrer chez lui de l'autre côté, et là, un garçon rencontré comme çà, nommé Reda, peu après, Reda dans la chambre de bonne du narrateur, juste après, les deux garçons font l'amour, et après encore, c'est la scène du vol du Ipad, la violence commence à monter, puis c'est la scène du viol, la violence explose, Reda s'enfuit ( il a volé le téléphone portable et part avec), et là une autre vie commence pour le narrateur. Un fait divers, quelques heures durant, pendant la nuit de Noël. Puis après la vraie scène, bascule, comme une transportation, dans la zone de la littérature. Le temps, celui d'une réalité perd sa dimension de temps, devient autre chose qui donne lieu à l'écriture de 16 chapitres dans lesquels l'auteur, Edouard Louis, l'autre visage d'Eddy Bellegueule, se met à jouer tous les personnages à la fois : l'écrivain, le narrateur, le personnage, la soeur Clara, les autres personnages, Reda, les garçons, l’infirmière, le médecin, l'officier de police, etc. Il est à lui tout seul, le texte, tant et si bien que même si j'écris "il" je ne sais plus qui désigne "il", l'écrivain, le personnage, la soeur Clara, etc.

Histoire de la violence, c'est l'histoire des mensonges. De tous les mensonges que les gens prononcent à l'égard des autres, mais aussi à l'égard d'eux-mêmes. Dans cet amoncellement de mensonges, personne ne cherche à savoir qui dit la vérité, même pas l'officier de police qui est mandaté pour faire l'enquête sur le viol. Le mensonge devient la condition du bien vivre ensemble, en famille, dans la rue, dans les institutions, ailleurs. Même dans l'acte d'amour, le mensonge est cruellement là.

L'écriture du roman développe la stratégie du regard paranoïaque de l'auteur. Regardant au loin dans sa mémoire d'enfance, regardant au plus près des corps qui se frôlent et se respirent, regardant à distance, par l’entrebâillement de la porte, sa sœur, son double, qui débite un récit, l'autre récit, le même, celui du narrateur, mais raconté par elle, Clara, un autre langage, confrontation des lexiques, et donc connotation sociale. Clara, dans sa cuisine qui parle à son mari muet, la bavarde et le muet, et plus elle dit, plus le mari muet devient pesant, inquiétant, monstrueusement dangereux. Le paranoïaque entraîne le lecteur. On devient fou ensemble.

Jusqu'à cette dernière page, la page 231, où le récit, probablement achevé, laisse place à une longe citation de Imre Kertész, extraite de Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, qui commence ainsi : "Il s’avéra qu'écrire sur le bonheur était impossible, du moins moi." En 10 lignes la citation donne la clé de construction du roman Histoire de la violence. Si le lecteur/lectrice hésitait encore, là il comprend tout. "il s'avéra qu'en écrivant je cherchais la souffrance la plus aiguë possible (...). La technique est subtile. L'écrivain donne les clefs de sa filiation, à la toute dernière page, alors que la citation dans le roman est placée d'une manière conventionnelle, avant la première page du roman. Coup double du mensonge, je mens toujours et encore. L'aveu est lui même mensonge.

Car Histoire de la violence, c'est l'écriture sur la souffrance hors de toute mesure, celle du viol, hors du genre, le viol d'un homme, le viol d'une femme, le viol d'un garçon, le viol d'une fille. Mais de cela il vaut mieux ne rien dire, car on approche de cette réalité vraie, impossible à dire.C'est bouleversant. On oublie le personnage, le narrateur, l'auteur, les autres personnages. Il reste la trace d'une blessure, chacun la sienne, dans un corps touché au coeur.

Publié dans littérature

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