Edouard Louis : En finir avec Eddy Bellegueule - Le Seuil

Publié le par Chantal Vieuille, éditrice

9782021117707.jpgUn premier roman intitulé : En finir avec Eddy Bellegueule.

C'est un livre remarquable, au sens où il doit être signalé à l'attention du lecteur. En préambule à ce billet, si je me déclare comme hétérosexuelle confirmée, pas prête à changer d'identité, c'est que ce roman développe en partie le thème de l'homosexualité. Je ne saurais être accusée de complaisance sur ce sujet.

C'est un roman remarquable avec un personnage principal qui parle à la première personne, qui porte le patronyme mentionné dans le titre. C'est éminemment subjectif. L'auteur confie au journaliste que ce roman-là, c'est sa vie, ce sont des souvenirs, assez récents dans le fond, puisque l'éditeur précise qu'il a 21 ans.

C'est un livre remarquable, avec une construction en deux parties, la première intitulée "La Picardie 1990-2000", la deuxième, intitulée "L'échec et la fuite". Le temps est celui de l'enfance / l'adolescence,  jusqu'à l'entrée au lycée comme interne. Le lycée, l'école, les études, ce sont les territoires de la fuite. Mais fuir quoi ou qui ? La structure de la narration est classique, avec des chapitres comme des séquences de vie, "les histoires de village", "la bonne éducation" etc.

Dès les premières pages, le lecteur fait connaissance avec le narrateur, un jeune garçon de 10 ans qui vit dans un village du Nord de la France. Pas dans la France d'il y a 100 ans, ni celle de l'entre-deux-guerres, mais celle d'aujourd'hui, celle bien réelle avec la fracture sociale bien connue entre les pauvres et les riches. Mais ici, à la différence de tous les écrivains bourgeois d'aujourd'hui qui publient des livres et se montrent dans les télévisions et parlent dans les radios, celui-là, du faux-vrai patronyme Edouard Louis, l'auteur-narrateur raconte son enfance dans une famille pauvre de 6 enfants, le père travaille à l'usine, un seul petit salaire pour élever ce petit monde, la mère reste à la maison jusqu'à ce qu'elle décide d'occuper une fonction d'auxiliaire de vie pour les personnes âgées du village. C'est le roman d'une famille, avec les parents, la fratrie, mais aussi les cousins, les grands-mères, et les voisins. C'est une construction linéaire, le narrateur progresse à force de fouiller dans sa mémoire, mais en fait il revient toujours au même point : à la page 15, il y a cette question, "c'est toi le pédé ?", le narrateur se l'approprie, la question le hante. Et le roman se termine par ces mots "Alors Eddy, toujours aussi pédé ?" Deux questions qui forment une seule question. Des questions brèves avec le mot clé à l'intérieur.

Mais est-ce seulement cela, l'homosexualité, que le roman traduit ?

Ce qui est remarquable, c'est la délicate subjectivité qui s'exprime à travers le narrateur, un garçon qui n'aime pas les filles. Dans le village, on le trouve "efféminé", "pas normal". Les mots créent des images : le narrateur parle du corps, du sien et de celui des autres. Peu à peu il y a de plus en plus de gens dans le livre. Principalement des garçons.  Les cousins sont les premiers camarades des jeux pervers qui révèlent au narrateur son désir pour les garçons. Mais tout se joue en famille. A force d'être enfermé dans la famille, on ne sait plus si les relations sont "normales", à tel point que lorsque son père lui dit "je t'aime", le fils éprouve un dégoût car ces mots-là sont de l'ordre de l'inceste.

Ce qui est remarquable c'est que ce livre dit la douleur du corps. Ca commence par çà : "la souffrance est totalitaire ; tout ce qui ne rentre pas dans son système, elle le fait disparaître." Alors dans la souffrance, il n'y a plus de clivage sexuel. Nous sommes tous la proie d'une souffrance singulière. Celle de soi. La souffrance désigne une douleur du corps  retenue en soi, qui ne s'exprime pas en dehors de soi, car la stratégie du bien vivre en société c'est de présenter l'image que les autres veulent avoir de soi. Tout est représentation. On est dans le voir et être vu. L'existence se construit sur le mode de la théatralité. C'est le regard développé  sur le corps, qui oblige à souffrir. La représentation de l'homme, et donc du masculin, c'est être un homme dur et  fort, jouer au football, boire de l'alcool, coucher avec les filles, aller travailler à l'usine... Autant de schémas de représentations qui heurtent la pensée émotionnelle de ce petit garçon qui déjà dans l'enfance, perçoit vaguement qu'il n'est pas comme les autres. Pas comme le père qui gueule, qui tape, qui cogne...

Ce qui est remarquable, c'est l'écriture. Une écriture orale. D'ailleurs, à un moment donné l'auteur dit qu'il "parle" tandis qu'il écrit. C'est donc bien vrai que cette écriture se dit comme un monologue sur le divan du psychanalyste. Une écriture fluide, pas embourgeoisée, mais qui coule comme çà, sans excès, sans silence, sans hésitation. Oui, une écriture fluide. L'écriture qui parle a supprimé la convention des guillemets, ces petits signes typographiques qui montrent que le discours de narration ouvre sur un nouveau discours, fait de paroles. Il y a deux discours emboîtés l'un dans l'autre : celui du narrateur qui raconte sa vie au milieu des autres, et tous les discours de ceux qui composent l'entourage familial ou amical du narrateur. Et pour marquer cette juxtaposition, les paroles des autres sont seulement introduites en italiques. Pas de guillemets. Terminés, les guillements. Les paroles des autres sont vulgaires, familières, le langage des autres, de tout le monde, de ceux qui sont pauvres, de ceux qui galèrent....

Magnifique, cette juxtaposition des deux discours. Un langage quasi photographique qui met en image un monde vivant, qui produit ses propres images. Le roman est politique, le roman est subjectif, le roman est émotion. C'est une célébration de la violence, tout est violent. Personne ne se parle avec amabilité ou gentillesse. Il n'y a aucune attention délicate. Le narrateur, parmi les siens, c'est un peu le vilain petit canard, pas comme les autres, pas conforme aux images du mec... Ca crie, ça frappe, ça souffre. C'est le coeur de la matière du roman subjectif, cette violence qui organise les rapports entre les gens d'une même famille.

Remarquable, aussi, l'usage de la parenthèse à l'intérieur de laquelle ça parle encore. Le roman témoigne de la maitrise du fait romanesque pour le faire entrer en littérature.

Ce roman est celui de la violence issue de nos modes de vie, de nos façons de vivre. C'est la violence originelle, née du regard porté vers l'autre. Cette violence qui s'empare du corps devant le corps de l'autre, différent de soi, ou identique à soi. La violence dans ce roman passe partout, jaillit partout, meurtrit tout, laisse des traces, blesse et fracasse.

C'est remarquablement dit. On est sous le choc.

Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Le seuil, 2014. 17 €

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