Fake de Giulio Minghini

Publié le par LE LIVRE A LA CARTE

Fake (faux, maquillé,truqué,falsifié), un premier roman (peut-être autobiographique, peu importe !) doté d'une belle écriture radicale. Une lecture d'un bout à l'autre soutenue par le regard vif, acéré, sans concession du narrateur, jeune homme inconsolé depuis que sa fiancée Judith l'a quitté après 3 ans de vie commune. Pour fuir le chagrin de la rupture, il s'embarque dans un voyage sur le web via des sites de rencontres sexuelles. Coup de projecteur sur un mode de vie adopté par des gens de toutes sortes, définis par le terme générique de"bobo", tous âges confondus. Critique d'un réseau social politiquement correct, qui, las de solitudes, vend son âme au diable grâce au mensonge, à la falsification, au trucage de sa propre identité. Car, sur ces lieux très fréquentés de nuit comme de jour du web, l'auteur de Fake révèle au lecteur comment on ne peut rencontrer personne puisque toutes les identités sont maquillées.
En tant qu'éditrice, nombre de manuscrits me sont envoyés à lire depuis des années, écrits par des hommes, qui racontent leurs tribulations sur meetic.com et autres sites. C'est la première fois en lisant Fake, que je découvre un vrai livre sur ce sujet, un vrai écrivain, une vraie écriture.
Le sujet est "hard". On peut basculer à tout moment dans le vulgaire, le répugnant, mais aussi et surtout dans le vide. Ça pourrait donner une sorte de vertige au lecteur et finir par l'ennuyer. Heureusement ça n'a pas lieu.
La force du texte Fake, c'est que l'auteur demeure toujours à distance de son personnage, il veille à l'incarner au sens le plus vrai du terme. Le narrateur est un homme qui pense. Il aime la littérature. Il lit et traduit un texte de René Crevel. Qui connaît Crevel ? Qui lit Crevel aujourd'hui ? Il critique les bobos, ceux qui se font passer pour des artistes alors qu'ils sont des fonctionnaires ou vivent de RMI et autres allocations. Il critique ces nouveaux libertins, mais aussi les responsables des sites de rencontres, les fameux modérateurs chargés de surveiller à la sauvegarde des bonnes mœurs... "L'enfer moderne a la forme d'un site de rencontre" écrit-il page 82.
Mais à lire de près, Fake, c'est aussi et surtout une remarquable et terrible critique du comportement des femmes seules. Les femmes sont partout dans ce petit livre, à chaque page, il y a un nouveau prénom, une nouvelle silhouette, une nouvelle nuit de sexe... pas beaucoup d'hommes, dans cette histoire ! Notre héros est seul.
Seul face aux femmes.
" La plupart du temps, la fille en face de moi m'explique qu'elle est là par simple curiosité, qu'elle ne sait pas précisément ce qu'elle souhaite, qu'elle verra bien au fil des rencontres. Ce flou annoncé me permet de profiter de la situation, et en particulier avec les femmes - qui sont légion - sortant d'une histoire longue, compliquée, presque toujours très douloureuse. Et qui "ne savent pas où elles en sont". (...) Quand, lors d'une première rencontre, on me trouve "trop sensible" je comprends que c'est mal barré pour la suite."

Fake c'est un petit livre qui se lit rapidement, qui déborde de rencontres sans amour, où l'auteur comme un photographe, donne à voir. Alors, le lecteur rentre dans la vie intime des ces personnages féminins, en manque de sexe, avec des enfants ou sans enfants, mais toujours sans homme, voire en rupture d'un précédent. Seule Judith, l'ex-fiancée, se pose comme une vraie femme. Elle aussi souffre de la rupture. Elle reste à distance du désordre amoureux de son ex-compagnon mais tente le dialogue dans le réel et non dans le virtuel. Chaque moment partagé met en lumière la distance qui s'est opérée entre l'un et l'autre : lui est dans le passé, elle dans l'avenir. Comment bâtir l'amour sans un projet à mettre en œuvre ensemble ? Lui, le narrateur exprime un comportement d'autiste.
Fake, c'est un petit livre qui montre comment les femmes consomment des hommes : un, puis un, puis un, etc. C'est une succession de scènes névrotiques qui se déroulent dans Paris entre la rive droite et la rive gauche, entre Montmartre et le Quartier latin. La répétition est excessive par le jeu de l'écriture et celui de la fiction narrative. Le narrateur est scotché devant son écran plat, une sorte de "mur de lamentations" dit l'auteur, avec une allusion évidente à ce mur du réseau Facebook sur lequel les "amis" s'écrivent. Il est intoxiqué par l'abondance de rencontres sans consistance. Et plus il croise des corps, plus s'aggrave le chagrin de l'homme seul.
Mais c'est un livre qui réconforte aussi. C'est si joliment écrit. Enfin un écrivain qui refuse le ton consensuel et le regard de connivence ! En terminant le livre, on n'a qu'un désir : dire "je t'aime" à celui ou celle qu'on aime.

Fake / de Giulio Minghini - Editions Allia - 9 euros.

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