Julia Kristeva et la défense de la culture européenne

Publié le par Chantal Vieuille, éditrice

kristeva.jpgHier, 23 avril 2013, l'émission Les matins de France Culture animée par Marc Voinchet recevait Julia Kristeva. Au cours de l'entretien la philosophe a rappelé à quel point le discours politique français s'est vidé progressivement de tout projet culturel. L'absence de culture dans l'espace politique n'a jamais été aussi fort de que ces dernières années et le changement de gouvernement n'a rien transformé à ce sujet. 

Ce que rappelle Julia Kristeva c'est que l'Europe dispose d'une identité culturelle unique au monde et qu'elle ne s'en sert pas, ou presque pas. Les sources qu'elle expose sont variées. Elles se résument ainsi : 

- Dans la parole du Dieu juif : Eyeh asher eyh (EX3:14), "Je suis qui je suis" (ou je suis ce que je est" ou "je suis qui je serai" repris par jésus selon Jean 8:23 : "Vous mourrez dans vos péchés si vous ne croyez pas que "je suis qui je suis") Une identité s'avance vers nous du texte biblique qui se dérobe à la définition et renvoie le "je" - le mien, le vôtre, le divin lui-même - à un inobjectivable, à un irreprésentable éternel retour sur son être même.

- D'une autre façon dans le dialogue silencieux du Moi pensant avec lui-même, selon Platon, "eme amato" l'essence de la pensée est d'être "deux en un " dit-il en substance, de telle sorte que la pensée ne fournit pas de réponse mais désagrège.
- Dans la Philia politikè selon Aristore, s'énonce ce respect envers les autres, qui fera de l'espace social, en Europe, un lieu de mémoires singulières et du projet politique, un apprl aux bio-graphies.
- Dans le voyage au sens de Saint Augustin, pour lequel il n'y a qu'une seule patrie, celle précisément du voyage : In via in patria. Voyage tout à la fois spirituel, psychique, géographique, hitorique et politique. 
- Dans les essais de Montaigne, qui consacre le polyphonie identitaire du Moi : "Nous sommes tous des lopins et d'une contexture si informe et diverses que chaque pièce, chaque moment faict son jeu".
- Dans le Cogoto de Descartes, que l'on écrira à la manière dédoublée de Lacan : " je pense : donc je suis" Je ne suis que parce que je pense, mais qu'est-ce que penser ?
- Dans la révolte de Faust d'après Goethe (...)
- Dans "l'analyse sans fin..." de Freud :  "Là où c'était, je dois advenir." (Extrait du texte de Julia Kristeva : "Existe-t-il une culture européenne ?")

Cette parole de Kristeva, plus contemporaine que jamais, bien plus lucide que toutes les paroles défaites de sens du politique, mérite d'être entendue et mise en oeuvre.

Mais sans doute la jeunesse va-t-elle la faire sienne ? Cette jeunesse de plus en plus mobile à travers le plan Erasmus de l'Europe (fort heureusement préservé des coupes budgétaires), la jeunesse connectée qui invente un monde de solidarité et d'échange que leurs parents et grands-parents n'ont pas su (pu) construire. Hier, au café de la Contrescarpe du 5° arrondissement, je rencontrais une étudiante de l'université de Paris VII, en master 1 d'Histoire, issue d'un milieu social très modeste, d'une famille française d'origine malienne installée en banlieue. Elle racontait son livre préféré Tous les matins du monde de Pascal Quignard, et avouait  très simplement : je ne vis que pour la culture. Soif d'apprendre d'une jeunesse sur Facebook et sur Twitter, dépendante du téléphone portable, curieuse de voir se multiplier les réseaux de circulation de savoirs... Je pensais aux paroles de Julia Kristeva entendues le matin même à la radio : il est possible que la défense de la culture européenne passe par cette jeunesse décomplexée, qui s'accapare la culture comme on attrape des boîtes de petits pois sur un rayon de supermarché mais qui va au-delà, en réfléchissant, analysant et inventant un discours de la modernité.

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