La mort d'un jardinier de Lucien Suel

Publié le par LE LIVRE A LA CARTE

J'ignorais Lucien Suel. J'avais lu un article sur cet ouvrage dans le Monde des Livres.
Je viens de refermer le livre sur ces dernières lignes "... tu as rejoint le plus grand nombre, tu es mort, le rouge-gorge s'envole, se pose sur le sureau, son chant liquide et mélancolique résonne à travers tout le jardin ; à un mètre de ton corps abandonné, la terre se soulève légèrement en un point précis, le sol se déforme, un monticule apparaît, une terre fine et noire qui monte en un cône gracieux et s'éboule doucement, là-dessous une taupe noire et lustrée pousse de toutes ses forces pour déblayer sa galerie, le vent caresse ton visage détendu, soulève quelques mèches de cheveux gris, sèche la dernière larme qui a coulé sur ton visage, une mouche noire se pose sur le dos de ta main, arpente tes phalanges ridées, s'attarde sur ton alliance en or ; le dernier glaïeul de la saison se courbe lentement vers le sol, seule, accrochée à la hampe une ultime fleur rouge brille encore dans le soleil revenu ; une colonne de fourmis noires escalade ta bottine droite, passe sur la boucle du lacet, s'allonge au bord de la chaussette et pénètre sous la jambe de ton pantalon entre les poils du mollet ; un couple d'énormes pigeons ramiers s'abat dans le jardin et entreprend de visiter les derniers vestiges du parc de petits pois, une graine de pissenlit suspendue à son petit parachute s'est accrochée à l'entrée d'une de tes narines, de l'autre côté du grillage un lapin grignote un pied de luzerne sauvage, une noix dégringole du noyer et tombe dans l'herbe, les branches de l'érable champêtre grincent en se frottant l'une à l'autre : ton chat escalade souplement la barrière, saute dans l'allée et s'approche de ton corps gisant entre les bûches, le lapin détale, les pigeons s'envolent lourdement en faisant claquer leurs ailes, le rouge-gorge se tait, le chat noir se frotte contre ta veste en miaulant, on entend le bruit d'un moteur, une voiture qui s'arrête, une portière qui claque, une vache qui meugle, le chien des voisins qui aboie, puis quelques minutes plus tard, une voix qui t'appelle encore et encore, une voix qui crie ton nom à l'entrée du jardin."

Ainsi, filent les 170 pages de ce livre. Un monologue avec soi-même, transformé par la magie du style en un dialogue entre un narrateur JE, jamais prononcé, mais omniprésent du fait d'un TU, lui-même étant l'autre personnage, miroir du narrateur. Celui qui incarne le TU, identique à celui qui incarne le narrateur, est au travail, le métier de jardinier, dans l'espace clos du jardin. Tout aurait pu continuer ainsi paisiblement si soudain, un accident cardiaque n'allait pas chambouler la vie du jardinier solitaire. De l'espace clos du jardin, voilà que le lecteur pénètre dans un autre espace clos, celui de la mémoire du jardinier. Moult images, moult souvenirs, évoqués en courtes propositions, contigües les unes aux autres, simplement séparées par une virgule ou un point virgule avant que le point ne ferme définitivement la phrase.
La ponctuation est un régal : l'art de placer idéalement la virgule. Écrit au présent de l'indicatif, cet usage du temps confère une sorte d'éternité au TU qui va finir par mourir, et au-delà de la mort, va poursuivre ce monologue avec lui-même, séparé à tout jamais de ceux qu'il a aimés. Ce Tu est là, debout, assis, couché, gisant, vivant, mort, éternellement là. Il n'attend rien. Il est.

C'est la lecture la plus singulière de l'année. Une lecture pas comme toutes les autres qui réconcilie le lecteur à l'art de la fiction.

Mort d'un jardinier de Lucien Suel, roman, Éditions de la Table ronde, ISBN 978-2-7103-3092-9, prix public : 17 euros.

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