Robert Morel éditeur

Publié le par LE LIVRE A LA CARTE

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L'éditeur français Robert Morel (1922-1990) a invoqué le rôle nécessaire de "passeur" de textes, alors qu'il exerçait, avec un culot extraordinaire, la profession d'éditeur de livres ordinaires et de livres singuliers, ces derniers que certains nomment aujourd'hui à tort des livres-objets, ce qui est faux puisque les tirages de ces livres-là aux couvertures savantes, richement sculptées par le talent prodigieux de sa compagne Odette Ducarre, variaient entre 1000 et 5000 exemplaires (un livre-objet est imprimé à quelques exemplaires, seulement), voire plus quand le livre se vendait bien...

Les livres de Robert Morel éditeur avaient ceci de remarquable, c'est qu'on les remarquait sur l'étal du libraire par leur couverture colorée, la qualité de leur reliure (cahiers cousus au fil avec emboîtage cartonnée et toilée), le choix de la typographie, l'achevé d'imprimer toujours rédigé avec soin, etc; Si bien qu'aujourd'hui les livres de Robert Morel sont devenus des trésors de bibliophilie que les collectionneurs achètent pour leur facture et non pour leur contenu.
Robert Morel, écrivain, journaliste, poète, aimait les écrivains, les poètes, la littérature, les philosophes, les moines, les artistes, les créateurs. Il aimait la pensée, les idées, les projets, les livres. Il lisait la Bible, il aimait Dieu, il traduisait l'hébreu.
Comme Robert Morel éditeur, ils ont été quelques-uns au XXe siècle à animer des maisons d'édition originales, comme Simon Kra, Albert Skira, Pierre-André Benoît (PAB) et d'autres, au nom d'une relation privilégiée entre l'auteur et l'éditeur. L'éditeur alors créait une maison d'édition afin de pouvoir publier les textes de ses amis... L'écrivain était un véritable ami pour l'éditeur et inversement ; il était l'ami de l'éditeur, l'ami qui fréquentait la maison de l'éditeur, l'ami qui entrait dans la famille de l'éditeur, l'ami qui écrivait tous les jours ou presque, à l'éditeur, l'ami qui passait ses vacances dans la résidence d'été de l'éditeur... L'éditeur avait alors un visage, une personnalité, une sensibilité. Il aimait l'écrivain dont il publiait les manuscrits. Entre l'un et l'autre se développait une relation affectueuse, à l'image d'une relation père-fils.
Robert Morel éditeur a publié plus de 600 livres entre 1955 et 1974. Il a construit un catalogue d'auteurs, avec des titres de collections comme les Saints de tous les jours, les Célébrations, La Cuisine rustique, La Collection blanche, dont seulement quelques œuvres demeurent mémorables. Il y a eu des coups de génie comme les O imaginée par Odette Ducarre, qui pourrait bien encore en 2009 représenter un produit d'édition d'une très grande modernité. Le catalogue a forcément vieilli, les œuvres et les auteurs aujourd'hui oubliés. C'est là une loi du temps, le jugement est sans appel. Mais le catalogue n'en reflète pas moins le dynamisme d'une vie intellectuelle de l'après-guerre. Ce catalogue est un éloquent témoignage, pour l'historien du Livre.
On remarquera aujourd'hui, entre autres, le nombre très peu important de femmes parmi les auteurs publiés par Robert Morel. Et parmi les quelques femmes, un nom domine, celui de Mireille Sorgues. Robert Morel a donné la parole à Mireille Sorgues en publiant L'Amant, (aujourd'hui disponible dans l'édition Le Livre de poche, 222 pages, 4,40 euros).
Ce fut probablement l'aventure éditoriale la plus troublante que vécut Robert Morel.
Cette jeune femme, à peine sortie de l'adolescence, lui avait envoyé par la Poste un manuscrit. Mireille Sorgues se recommandait alors de François Solesmes, un enseignant bien plus âgé qu'elle, un auteur figurant dans le catalogue des éditions Robert Morel, un ami lui-même de l'éditeur ; ce même François Solesmes avait été l'amant... S'ensuit une longue correspondance entre Mireille Sorgues et l'éditeur, avant de prendre la décision de faire un livre, puis pendant le temps de la préparation du livre, les lectures d'épreuves, etc. L'éditeur devint le confident de Mireille Sorgues qui jamais ne le rencontra physiquement, jusqu'à ce jour où âgée de 23 ans, elle tombera du train Paris-Toulouse à hauteur de Caussade (proche de Montauban) . L'Amant paraîtra quelques semaines plus tard.
Le passé est tu. Aujourd'hui, dans l'édition de Livre de Poche de l'Amant, on ne fait plus véritablement référence au premier éditeur de Mireille Sorgues. Et pourtant, ce seul livre L'Amant doit toute son existence à cette seule relation étroite, littéraire, confidentielle, intime, secrète entre l'écrivain et l'éditeur.
De nos jours, l'amitié entre l'éditeur et l'écrivain s'est transformée en relation professionnelle. Voilà que la littérature est entrée dans le "marché". Un auteur est reconnu pour le nombre d'exemplaires que son éditeur vend. Rares sont les écrivains contemporains qui signalent une relation étroite avec leur éditeur. Les maisons d'éditions sont devenues si vastes, si anonymes que l'amitié entre les uns et les autres paraîtraient déplacées, car "non professionnelles".
Au XXe siècle il y eut des trésors de livres qui furent publiés simplement au nom d'une émotion.
Aujourd'hui, nul ne connaît l'œuvre de l'éditeur Robert Morel. On ne l'enseigne pas dans les cursus de formations universitaires d'édition aux futurs professionnels de ce secteur.
Seuls demeurent des témoins (ceux qui ne sont pas encore morts !) : ceux qui furent ses amis, ceux qui vinrent lui rendre visite dans sa maison du Jas-du-Revest-Saint-Martin à Forcalquier, ceux qui le croisèrent à Francfort à la Foire internationale du livre, ceux qui lui envoyèrent un manuscrit et qui reçurent une si jolie lettre écrite à la main ou à la machine à écrire pour expliquer que ce texte ne serait pas publié par lui...
Je suis devenue éditrice de livres après lui avoir écrit pendant 10 ans dès l'âge de 14 ans, après l'avoir rencontré alors que les éditions Robert Morel venaient de subir une liquidation judiciaire dont il ne se remettra jamais, après avoir écouté son expérience qu'il me transmit comme un enseignement de vie.

PS : Vous pouvez découvrir les lettres que Robert Morel adressait à ses clients, ses amis. Cliquez ici.

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anonyme 20/06/2016 19:27

Pour information: Mireille Sorgue n'est pas morte près de Nîmes. Elle est tombée du train Paris-Toulouse à hauteur de Caussade (proche de Montauban)
Merci pour votre article...
Cordialement

Chantal V. 20/06/2016 20:35

Merci pour votre information. L'avez-vous connue ? Cordialement.